Réseau d'information sur les municipalités — MRC de Rivière-du-Loup

Actualités

Premier de classe: entrevue exclusive avec le chef pompier de Saint-Hubert-de-Rivière-du-Loup

6 août 2015
Le chef-pompier de Saint-Hubert-de-Rivière-du-Loup Jacques-Éric Mercier (crédit: CIMT).

Dans le but de faire le suivi des constats du schéma de couverture de risques incendie 2010-2015, le Réseau s’est entretenu avec le chef pompier de Saint-Hubert-de-Rivière-du-Loup Jacques-Éric Mercier. En poste depuis 2012 comme chef pompier de Saint-Clément et de Saint-Hubert-de-Rivière-du-Loup, l'enseignant de profession explique les progrès de sa municipalité depuis son arrivée et sa vision pour les prochaines étapes.

Le schéma de couverture de risques est un document préparé par la MRC qui fait l’état des lieux en sécurité incendie. Sa période de mise en œuvre (2010-2015) tire à sa fin et la MRC planche sur un nouveau schéma. Il est donc risqué de présenter ses constats comme encore d’actualité, mais ils sont utiles pour mesurer les progrès enregistrés.

Selon le porte-parole du Réseau Roger Plante, certains médias auraient avantage à mener de leur propre initiative quelques recherches approfondies comme celle-ci afin de faire leur travail de chien de garde des pouvoirs publics. Le chef pompier pointe sans complaisance des lacunes dans la gestion de la MRC en sécurité incendie. C'est pourquoi il faut gratter sous le spectaculaire des interventions incendie et éplucher des documents, interviewer des personnes qui révéleront des informations précieuses.

Les bornes-fontaines

Selon le Schéma de couverture de risques, les réseaux d’aqueduc de Saint-Cyprien et de Saint-Hubert-de-Rivière-du-Loup ne sont pas en mesure de fournir le débit requis de 1 500 l/min. durant 30 minutes. » Les 21 bornes ne couvrent que 60 % du périmètre urbain, le pire résultat de la MRC pour les municipalités qui ont un réseau d’aqueduc (p. 5-22).

M. Mercier indique qu’avant son arrivée, quelques travaux ont été faits, mais pas depuis qu’il est entré en poste. Il reste donc toujours des portions de rue dotées de tuyaux trop minces pour permettre une bonne pression, qui sont changés progressivement à l’occasion de travaux. Toutefois, il affirme qu’il faut prendre les données du schéma avec précaution.

norme nfpa 291

Le Réseau déclarait récemment que plusieurs bornes-fontaines de la municipalité étaient défectueuses ou inopérantes. En réalité, le problème ne se situe pas tant chez les bornes-fontaines que dans la pression trop faible du réseau d’aqueduc. Dans le cas précis de la borne-fontaine condamnée que pointait le Réseau, le chef pompier indique qu’elle fuyait mais demeurait utilisable. Elle a d'ailleurs été remplacée il y a quelques jours, après un an ainsi recouverte.

Depuis son arrivée, M. Mercier fait des tests de débit et de pression chaque année. Ce qui est loin d’être le cas pour toutes les municipalités, qui n’ont pas reçu le coup de fouet qu’auraient dû infliger « la claque du schéma ». Et pour cause : comme il a été révélé aux audiences du coroner Delage, la MRC a omis plusieurs années de faire les rapports annuels des services incendie du territoire. Devant cette inaction, en 2013-2014, Saint-Hubert a fait elle-même son rapport, et a d’ailleurs été la seule, avec la Ville de Rivière-du-Loup, à l’envoyer au ministère de la Sécurité publique comme la loi l’exige. Dans le rapport sur la tragédie de L'Isle-Verte, le coroner déclare : « on peut établir des bases de gestion et d'intervention dans un tel document, mais encore faut-il que le tout soit mis en pratique et mis à jour tenant compte de la réalité. »

Le chef pompier fait aussi les tests de boyaux, car des boyaux non conformes peuvent représenter un risque majeur pour les pompiers qui les manipulent. Pour cela, la municipalité a acheté une machine spécialement conçue pour le faire, d’une valeur de plusieurs milliers de dollars, que seule possède aussi la ville de Rivière-du-Loup et la régie Kamloup.

À son arrivée, Saint-Hubert était contrainte de louer 50 $ par jour cette machine. La municipalité offre désormais elle-même sa location à ses voisines 150$ pour 10 jours. Pourtant, aucune municipalité ne s’est jamais prévalue de cette offre. Ce qui fait dire à M. Mercier que les tests de boyaux ne sont probablement pas faits dans la plupart des municipalités de la MRC.

Les points d’eau

À Saint-Hubert-de-Rivière-du-Loup, aucun des 13 points d’eau disponibles n’était conforme, c’est-à-dire accessible à l’année et ayant un volume minimal de 30 000 litres, selon le schéma de couverture de risques, qui recommande que « les municipalités devront cibler les installations (points d’eau) déjà en place afin de les rendre conformes aux exigences et accessibles en tout temps » (p. 5-24 et 5-25). Le schéma prévoit l’aménagement de nouveaux points d’eau.

M. Mercier voyait certains problèmes avec l’emplacement de points d’eau proposés. Contrairement à la situation de Saint-Clément, où l’eau est rare et les points d’eau sèche sont nécessaires, Saint-Hubert-de-Rivière-du-Loup peut compter sur de nombreux lacs. Pourquoi ne pas y pomper directement l’eau afin de mieux desservir les chalets, plutôt que de créer un point d’eau fixe dont la pression n’est maintenue que sur 2 km de rayon? Seul obstacle, l’accès à l’eau des lacs en hiver. Avec l’aval du ministère de la Sécurité publique, le service incendie a donc procédé à l’achat d’une crépine à moteur pour forer la glace rapidement et là où nécessaire, et d’une pompe portative.

Les communications

Saint-Hubert-de-Rivière-du-Loup était aussi dans une situation particulièrement mauvaise en ce qui a trait aux communications en cas de catastrophe. Le schéma de couverture de risque mentionne que la réception des fréquences radio est inadéquate et « ces difficultés sont plus marquées sur les territoires des municipalités de Saint-Cyprien et de Saint-Hubert-de-Rivière-du-Loup » en raison du relief et de l’usage de communications en simplex (de radio à radio). De plus, le document mentionne que « Saint-Hubert-de-Rivière-du-Loup devra procéder à l’acquisition d’un nombre minimal de radios portatifs » et que la situation constatée « n’assure pas une efficacité d’intervention, ni des contacts rapides avec les intervenants et surtout, cela constitue une lacune en matière de santé et de sécurité au travail pour les pompiers et les officiers ».

M. Mercier confirme avoir acheté de nombreuses radios portatives. Il a aussi fait installer une répétitrice afin de relayer les radiofréquences avec assez de puissance, et un équipement spécialisé installé directement à la caserne pour régler définitivement les problèmes de padgets. En outre, au cours des dernières années, les différents services incendie de la MRC ont progressivement migré vers le même centre d’urgence 911, soit le CAUREQ (Centre d’appels d’urgence des régions de l’Est du Québec). À son arrivée en poste, M. Mercier a fait migrer Saint-Hubert-de-Rivière-du-Loup qui faisait alors appel à une centrale de Lévis, avec les problèmes que cela implique. En outre, tous les pompiers de la MRC utilisent les mêmes fréquences radio, réservées aux pompiers partout au Canada, ce qui s’avère crucial lors de grosses interventions comme celle des tourbières en 2014, qui regroupait une dizaine de services incendie différents.

Lors d’une telle intervention, les communications sont désormais excellentes.

Les véhicules d’urgence

Le schéma de couverture de risques mentionnait avec raison que le camion-citerne, qui datait de 1986, n’était pas conforme. Mais M. Mercier avait aussi une autre préoccupation : le véhicule d’unité d’urgence, qui sert au transport de troupes. Un autobus scolaire réaménagé était alors utilisé, d’une capacité de seulement 5 pompiers, alors que les autres devaient suivre dans leur automobile, une situation peu pratique pour se préparer et recevoir les consignes en route. La municipalité a eu « un bon deal » et a fait cet achat dès la fin 2012 par un emprunt de 173 000 $. Des travaux à la caserne ont été nécessaires pour héberger ce nouveau véhicule.

Concernant le camion-citerne, l’achat d’un véhicule neuf de 300 000 $ a été jugé trop coûteux, ainsi que celui d’un véhicule usager de 165 000 $. La municipalité a donc acheté séparément un camion porteur et une citerne, et l’a elle-même équipé en suivant le devis de la norme ULC. Une visite à Amqui, où 6 camions de la sorte ont passé les tests d’homologation avec succès, a convaincu M. Mercier de se lancer dans ce projet débrouillard.

Le chef pompier semble particulièrement fier d’avoir utilisé la main-d’œuvre et des matériaux locaux, en plus d’avoir fait épargner des dizaines de milliers de dollars à la municipalité, puisque le nouveau camion, opérationnel depuis avril dernier, n’aura coûté que 110 000 $. D’une capacité respectable de 3000 gallons, il subira ses tests d’homologation en septembre prochain.

L’équipement de protection individuel

Le schéma de couverture de risques avait épinglé Saint-Hubert-de-Rivière-du-Loup, qui, avec 21 pompiers, ne possédait que 15 habits de combat («bunkers»), 6 appareils respiratoires autonomes et 6 avertisseurs de détresse. La CSST exige que chaque pompier ait un habit de combat.

Sous l’impulsion de M. Mercier, « beaucoup d’énergie » a été consacrée à l’achat d’équipements de protection, mais aussi à leur renouvellement, puisqu’ils ont une durée de vie limitée. Par exemple, les habits de combat, valant 1500 $ chacun, doivent être remplacés après 10 ans. Depuis son arrivée en 2012, 15 ont été achetés. Chaque pompier a désormais son habit de combat. En outre, 5 nouveaux appareils respiratoires autonomes, valant 5000 $ chacun, ont été achetés, et de nombreux gants et chapeaux. Des investissements importants consentis par Saint-Hubert pour la protection physique de ses pompiers.

La formation

Point sensible de la tragédie de L’Isle-Verte, alors que l’émission Enquête avait exposé au grand jour le manque total de formation des pompiers de l’endroit, la formation des pompiers a aussi été prise très au sérieux par Jacques-Éric Mercier. Le schéma de couverture de risques ne dénombrait en 2008 que 4 pompiers sur 18 ayant la formation « Pompier 1 », et aucun officier. La situation a grandement évolué : sur 17 pompiers, seuls deux pompiers seniors (bénéficiant de la clause grand-père mais servant uniquement en soutien à leurs collègues) et un pompier encore en probation n’ont pas la formation « Pompier 1 ». Tous les autres satisfont ce critère et suivent même des formations spécialisées en décarcération et en autopompe avec l’édition la plus récente de la formation.

Concernant les officiers, Saint-Hubert pourra à l’automne compter sur 3 officiers formés, en plus de M. Mercier lui-même. Les 3 officiers de Saint-Clément dont M. Mercier est aussi le chef peuvent aussi se joindre à leurs collègues. Les deux services ont l'habitude de travailler ensemble, indique-t-il.

La réglementation municipale

En arrivant en poste, M. Mercier a découvert qu’aucun plan d’intervention n’avait été élaboré dans toute la MRC. C’est en insistant lourdement que le premier a visé la résidence pour aînés de Saint-Hubert.

En décembre 2014, la municipalité a adopté un nouveau règlement sur la sécurité incendie. Lorsque Saint-Hubert-de-Rivière-du-Loup a délaissé la MRC et s’est tourné vers le service incendie de Rivière-du-Loup pour créer ses plans d’intervention pour les lieux à haut risque (écoles, résidences pour aînés…), ce règlement s’est imposé afin de permettre au préventionniste d’émettre des constats de non-conformité. « Je ne sais pas comment [le préventionniste de la MRC] émettait les siens », ironise M. Mercier, qui indique que le schéma de couverture de risques prévoyait qu’un tel règlement commun à toutes les municipalités devait être élaboré par la MRC mais ne l’a toujours pas été. Saint-Hubert a pris les devants : « Je veux être en mesure de dire que toutes mes obligations sont remplies à 100% », affirme le chef pompier, qui est très satisfait de sa collaboration avec la Ville : la municipalité a coupé sa facture en deux et le service est maintenant payé au rendement.

Les visites de prévention de pompiers dans les résidences, qui vont actuellement bon train, nécessitent aussi un tel règlement.

Les projets

Quels sont les prochains investissements dans la mire du dynamique chef-pompier de Saint-Hubert ? Après 3 ans de marche forcée, Jacques-Yves Mercier affirme pouvoir commencer à souffler un peu. Pour autant, ses priorités sont la formation et le recrutement de « jeunes pompiers qui veulent s’investir et s’établir » dans la région. M. Mercier caresse aussi le projet de former des équipes de sauvetage de pompiers en mauvaise situation dans une opération, dites équipes RIC (« Rapid Intervention Crew »). Voilà qui illustre bien l’ambition de l’homme, car ce n’est qu’en 2011 que les pompiers de Rivière-du-Loup ont suivi cette formation, et ils étaient du premier groupe au Québec à le faire !

La vision

Lorsqu’on lui propose une vision centralisatrice des services incendie dans la MRC, Jacques-Éric Mercier n’est pas du tout d’accord. « Ceux qui sentaient le besoin de régionaliser l’ont déjà fait », estime M. Mercier, qui ne voyait dans une centralisation que « deux chefs au-dessus de ma tête pour 28 000 $ ». Selon lui, faire le choix de rester autonome, ça a été « un vote de confiance envers moi » de la part du conseil municipal de Saint-Hubert, et une reconnaissance de l’énorme travail accompli par le nouveau chef pompier. Avec les ententes d’entraide, l’autonomie n’est pas un obstacle, selon lui. D’ailleurs, la municipalité a conclu des ententes avec le Témiscouata dernièrement .

D’ailleurs, Jacques-Éric Mercier n’entend pas s’asseoir sur ses bons résultats. Alors que la formation nécessaire à son poste est celle d’« Officier non urbain », il a déjà suivi la formation Officier 1, qui lui permettrait de prendre la tête du service incendie d’une ville de 25 000 habitants. Rien pour arrêter le jeune père de famille, qui a bien l’intention, tout en poursuivant ses autres activités, de décrocher son DEP Intervention en sécurité incendie, qui le rendrait admissible à l’embauche comme pompier dans une ville de la taille de Lévis et lui enseigne, par exemple, à mieux mener des interventions dans des édifices patrimoniaux.

Car comme le coroner Cyrille Delage assène dans son rapport, «certains [...] conseillers municipaux vont probablement s'insurger quand ils liront le présent rapport: qu'ils le fassent jusqu'au moment où un autre désastre de même nature que celui sur lequel nous avons enquêté se produise dans leur municipalité ou leur paroisse et avec les mêmes conséquences; ils devront alors expliquer à leurs contribuables pourquoi ils n'ont pas bougé. » ■ Collaboration spéciale